Moi aussi j’eus le
sentiment d’être dans le groupe des petits futés. Surtout les
matins où j’étais chargé d’accompagner Hélène, la fille
de William, à la fac de droit de la ville voisine. Je sais
qu’un type à écrit un jour à propos d’une femme un truc
du genre : « Vous n’êtes pas belle, vous êtes
pire ! » Et bien Hélène était comme ça. Les jambes, les
cheveux, l’odeur, tout ce que l’on peut imaginer de
mémorable dans un corps je l’avais à portée de moi, sur le
siège arrière d’une voiture de collection. Et je ne me
privais pas de l’exclusivité de cette beauté, certains jours
je m’en gavais du coin de l’œil en
l’observant dans la glace du rétroviseur. C’est faux de
dire que l’on n’attend rien des filles inaccessibles.
On lance toujours une blague, un compliment, un commentaire sur la
transformation de la silhouette dans l’espoir d’attirer
une attention minimale. Je connaissais les sphères dans lesquelles
évoluait Hélène mais cela ne m’empêchait pas de temps en
temps de me prendre pour quelqu’un d’autre. Je pilotais
un douze cylindres en ligne, je gagnais bien ma vie, je
l’accompagnais au saut du lit en me moquant du faciès des
passants qui partaient bosser. Il n’en fallait pas plus pour
m’inventer une histoire avec Hélène parce que connaître cette
fille était l’assurance de s’en souvenir toute sa
vie.
Il m’arrivait de la
récupérer le soir à l’université, de l’accompagner à
ses cours de tennis, ou chez des amies, et toutes ces allées venues
en sa compagnie eurent le don de nous rapprocher. Hélène semblait
très intéressée par mon expérience de garagiste indépendant, on
échangeait des idées sur la gestion d’une affaire. Elle
admirait les gens qui se fabriquaient un destin avec rien
d’autre que de l’envie et des mains prêtent à tous les
sacrifices. Elle aussi rêvait d’indépendance. William voulait
faire d’Hélène une avocate travaillant dans la finance mais
j’appris qu’elle aspirait à d’autres ambitions
qui caractérisaient bien sa curiosité naturelle. Elle désirait se
lancer dans la construction d’habitats écologistes, mais
aussi dans la décoration, la mode, elle prenait aussi en douce des
cours d’art dramatique. Cette énergie devenait contagieuse et
ses confidences me donnèrent le sentiment de partager une partie de
sa vie. Tout en étant consciente de ses privilèges, Hélène avait la
tête bien calée sur les épaules, et réussir sans l’aide de
son père et de son vaste réseau était même devenu une obsession. Je
pris ça à tort, m’expliqua t-elle plus tard, comme une
attaque personnelle. Le petit mécano à la botte du chef, le toutou
que l’on a acheté, je trouvais ça un peu injuste mais
tellement vrai. Des rêves, je n’en manquais pas, et
j’aurais bien voulu lui dire qu’elle était devenue la
source principale et intarissable de mes envies mais je ne tenais
pas à me couvrir de ridicule.
Je travaillais pour William
depuis six mois pile. Ce soir-là, un vendredi 24 mai à dix neuf
heures trente j’accompagnai Hélène à une soirée quand elle
m’embrassa avant de sortir de la voiture. Que dire du
reste ?
Une vie qui se multiplie de
manière anarchique à travers chaque instant pour donner naissance à
des univers superposés, différents les uns des autres. Hélène
peuplait ces nouveaux mondes comme elle remplissait mon sang
d’une ivresse effrayante. Il existait bien quelques rares
instants de lucidité pour me demander comment et quand cela allait
s’arrêter, mais ces moments-là, Hélène les devinait pour les
broyer aussitôt avec l’arrogance de ses vingt
ans.
Je connaissais les risques de
cette situation d’autant que j’avais entendu dire que
William destinait sa fille à Legoff et on ne plaisantait pas avec
les desseins du patron.
Lorsque le conseiller
personnel de Bonsard nous surprit un soir dans le pull-house du
jardin dans une situation délicate, je compris à l'expression de
son regard que les ennuis ne tarderaient guère. Comme à
son habitude, Hélène
fit preuve d’un grand optimisme que je ne partageais pas.
Elle pensait que c'était une occasion royale pour ne plus se cacher
comme des gosses, et qu’il fallait assumer notre passion. William se
trouvait en voyage d'affaires à l'étranger ce fameux soir, mais ses
ordres furent très vite appliqués à la
lettre.
Deux jours plus tard, à six
heures du matin, trois policiers débarquèrent chez moi avec un
mandat. Je ne voyais pas vraiment de quoi on pouvait
m’accuser mais je faisais confiance à l’ingéniosité des
conseillers du père Bonsard pour me piéger. Tout en me priant de
rester calme, on m’attacha avec des menottes au radiateur du
salon puis les trois flics mirent à sac mon appartement. Il
n’était pas bien grand mais rien n’échappa à la
fouille. Matelas, placards, bureaux, ma petite vie fut
d’abord passée à la moulinette puis au peigne fin mais je me
consolais en songeant qu’ils ne pouvaient rien trouver de
compromettant puisque ma vie à présent c’était Hélène et rien
d’autre qu’Hélène. Pourtant, je n’ai pas honte de
dire que la résignation l’emporta vite sur la colère parce
qu’il y avait dans cet événement une vraie logique, un
aboutissement des choses reprenant leur cours
normal.
Puis l’un des flics
sortit des chiottes en tenant au bout des doigts un sachet en
plastique transparent bourré de poudre
blanche.
A partir de là, tout
s’est embrouillé, je me souviens juste que l’un des
poulets avait qu’avec « ça », on allait
m’offrir de longues vacances.
Le comble, c’est que
l'absence d'Hélène s’apparenta à un douloureux sevrage,
violent, permanent, à peine atténué par ses nombreuses lettres dans
lesquelles elle jurait de m'attendre. Elle disait aussi
qu’elle était prête à tout pour moi, elle énonçait des
chapelets de promesses improbables que je me forçais à croire afin
de ne pas sombrer. La croire ! Unique et ultime challenge, un
défi de plus dans cet univers de fous. Pour l’instant, Hélène
me procurait encore cette maigre protection, une fine pellicule
d’humanité sur la peau chargée d’épargner ce qui
pouvait l’être. Je devais m’abstenir de penser au
dehors, aux saisons qui s’écoulaient, à la tête de Legoff, il
fallait absolument m’extirper l'image du vieux revolver
planqué dans la fosse de mon garage.
Deux mois avant ma libération,
je reçu la dernière d’Hélène. Dès les premières lignes, elle
m’annonçait son futur mariage avec Legoff, cash comme disait
les détenus de la prison, avant d’insister lourdement pour
que je n’essaie pas de la revoir ou même de la contacter au
risque de mettre en péril sa propre vie et la mienne. Une signature
courte et sèche clôturait la page blanche avant le post-scriptum du
verso écrit au cordeau qui ressemblait à une mise à mort :
« je sais que tu comprendras ». Mais quoi ? Je ne
pigeais rien à vrai dire de ce charabia car j’évoluais depuis
cinq ans dans un lieu où l’on se préoccupait plus de survivre
que de comprendre. Ce morceau de papier était si délirant, si
surprenant que ma réaction immédiate fût de relire la lettre. Je
n’avais aucun doute sur son origine, l’écriture, le
style, la lettre venait bien d’Hélène mais cette histoire ne
tenait pas debout ou alors elle cachait quelque chose de plus
complexe. Je cherchais un sens entre les lignes, un code discret
qui m’aurait échappé. Et puis une autre hypothèse me vint à
l’esprit. Je connaissais le pouvoir de destruction de William
et sa clique, la haine de Legoff à mon égard, il était tout à fait
possible que l’on ait forcé Hélène à l’écrire ce
torchon pour m’achever juste avant ma sortie. J’étais
usé par la prison, brisé sans doute mais je n’étais pas mort
bien au contraire. Le plus dur était passé, il ne restait que deux
petits mois à tirer, soixante jours dans ce réduit pourri avec
l’assurance de voir bientôt la lumière toute proche.
Retrouver Hélène me donnait l’assurance de revivre, de me
nettoyer de toute cette merde que j’avais accumulée sur moi
derrière les barreaux. William savait tout cela et cette manière de
procéder, cette corrida morbide sentait l’empire Bonsard à
plein nez.
A partir de là je n’ai
plus compté les jours. Je passai mon temps à élaborer le plan
parfait pour éliminer William et tant pis si cela entraînait des
dommages collatéraux...