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Accueil Date de création : 06/01/07 Dernière mise à jour : 09/01/10 18:16 / 73 articles publiés
 

Remise de peine - 3  posté le samedi 09 janvier 2010 18:16

Je suis sorti le 24 Juin au matin de prison, un jour plus tôt que prévu grâce aux remises de peine. J’ai vu bien des films avec des gars laissant la forteresse grise derrière leurs épaules voûtées qui cherchait à savoir s’il était préférable de prendre à gauche ou à droite et bien c’était pareil pour moi. On se retrouve face à un moment tellement espéré qu’il en devient décevant. Mon regard balayait la rue à la recherche de quelque chose qui n’existait pas. Je n’avais plus aucune nouvelle d’Hélène mais je l’ai quand même espérée, apercevoir son fantôme m’aurait suffit. A l’intérieur de la prison, les gars passaient leur temps à évoquer leur sortie, le plus souvent ils y associaient un être de chair et de sang venu de loin et d’une autre époque. Ceux qui n’attendaient personne se taisaient. Alors j’ai pris un bus puis un train et après j’ai marché dans la ville. La seule destination possible restait mon appartement, mon dernier allié, le vieux revolver censé me protéger des mauvais payeurs. A partir de là, je n’ai fait que suivre les consignes que j’avais cogitées depuis deux mois à une exception près. Je ne suis pas monté dans l’appartement laissé en plein chaos, j’étais trop pressé d’en finir. Sur le chemin qui conduisait à sa villa, je n’ai plus cessé de songer à Bonsard en tapotant la crosse du revolver.

 

 

Voilà. Il m’a fallu quelques minutes pour admettre que William Bonsard est vraiment mort. J’ai failli penser que c’était encore un coup tordu de sa part, qu’il se planquait dans son cercueil capitonné pour voir comment j’allais réagir. Mais non. Il est vraiment cuit William, raide pour l’éternité. J’espère au moins qu’il est mort d’une belle saloperie et qu’il a mis un temps infini pour crever, histoire de me consoler. Dans tout ce fatras, je n’ose même pas penser à Hélène parce que si j’ai bien compris, sa lettre disait vrai. Tu parles d’une famille !

C’est sans doute pour ça que les sbires de William ne sont pas venus me cueillir à la sortie, à vrai dire, cette hypothèse vient tout juste de m’effleurer parce que finalement, qu’est-ce que je suis, moi, dans ce merdier ?

J’ai fait demi tour avant de redescendre la rue. J’allais traverser au carrefour lorsque j’ai reconnu la Jaguar qui avançait vers moi, la peinture flambait comme jamais sous le soleil. J’ai reconnu la tronche de Legoff qui conduisait la bête et le moins que l’on puisse dire c’est qu’il parut surpris de me voir. Il a d’abord donné un léger coup d’accélérateur avant de stopper la Jaguar à ma hauteur. Avec sa voix de maquereau je l’ai entendu dire en sortant de la voiture : « qu’est-ce qu’il fout là lui ? Legoff ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de moi, les pans de sa veste flottaient dans le vent, ses bras tendus me faisaient signe de dégager et son visage transpirait la haine. Hélène sortit à son tour en courant. Elle portait une robe noire moulante, un chapeau, un voile qu’elle souleva de sa main. J’ignore ce qu’exprimait son regard, mais cette fille j’aurais pu l’aimer toute ma vie dans un endroit à inventer. Ensuite, j’ai tiré. C’est Legoff qui est tombé en premier.

Je n’ai pas eu le sentiment d’avoir fait quelque chose de mal, juste un acte que je devais accomplir. Après, j’ai vu un passant entrer en trombe dans le café, et je suis rentré chez moi.   

 

 

J’ai trouvé une enveloppe sous la porte d’entrée de mon appartement. Je l’ai ouverte et j’ai reconnu l’écriture d’Hélène.

                                                 

Le 22 juin.

                                                        Mon amour

Quand tu liras cette lettre, tout sera fini. Je viens d'empoisonner mon père parce qu'il a voulu détruire ma vie et parce que je t'aime. Je suis peut-être un monstre mais je ne regrette rien. Tu n’es pas responsable de ce qui est arrivé et tu as payé très cher pour ça. Pardonne-moi la comédie de ma lettre de rupture, elle était nécessaire. Je voulais t'éviter de faire une bêtise à ta sortie de prison, c'est  moi  qui devais tuer mon père et personne d'autre. Mais cela n'a plus d'importance car dans trois jours, j'aurai tout le temps pour me faire pardonner.

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Remise de peine - 2  posté le samedi 09 janvier 2010 18:14

Moi aussi j’eus le sentiment d’être dans le groupe des petits futés. Surtout les matins où j’étais chargé d’accompagner Hélène, la fille de William, à la fac de droit de la ville voisine. Je sais qu’un type à écrit un jour à propos d’une femme un truc du genre : « Vous n’êtes pas belle, vous êtes pire ! » Et bien Hélène était comme ça. Les jambes, les cheveux, l’odeur, tout ce que l’on peut imaginer de mémorable dans un corps je l’avais à portée de moi, sur le siège arrière d’une voiture de collection. Et je ne me privais pas de l’exclusivité de cette beauté, certains jours je m’en gavais du coin de l’œil en l’observant dans la glace du rétroviseur. C’est faux de dire que l’on n’attend rien des filles inaccessibles. On lance toujours une blague, un compliment, un commentaire sur la transformation de la silhouette dans l’espoir d’attirer une attention minimale. Je connaissais les sphères dans lesquelles évoluait Hélène mais cela ne m’empêchait pas de temps en temps de me prendre pour quelqu’un d’autre. Je pilotais un douze cylindres en ligne, je gagnais bien ma vie, je l’accompagnais au saut du lit en me moquant du faciès des passants qui partaient bosser. Il n’en fallait pas plus pour m’inventer une histoire avec Hélène parce que connaître cette fille était l’assurance de s’en souvenir toute sa vie.

 

Il m’arrivait de la récupérer le soir à l’université, de l’accompagner à ses cours de tennis, ou chez des amies, et toutes ces allées venues en sa compagnie eurent le don de nous rapprocher. Hélène semblait très intéressée par mon expérience de garagiste indépendant, on échangeait des idées sur la gestion d’une affaire. Elle admirait les gens qui se fabriquaient un destin avec rien d’autre que de l’envie et des mains prêtent à tous les sacrifices. Elle aussi rêvait d’indépendance. William voulait faire d’Hélène une avocate travaillant dans la finance mais j’appris qu’elle aspirait à d’autres ambitions qui caractérisaient bien sa curiosité naturelle. Elle désirait se lancer dans la construction d’habitats écologistes, mais aussi dans la décoration, la mode, elle prenait aussi en douce des cours d’art dramatique. Cette énergie devenait contagieuse et ses confidences me donnèrent le sentiment de partager une partie de sa vie. Tout en étant consciente de ses privilèges, Hélène avait la tête bien calée sur les épaules, et réussir sans l’aide de son père et de son vaste réseau était même devenu une obsession. Je pris ça à tort, m’expliqua t-elle plus tard, comme une attaque personnelle. Le petit mécano à la botte du chef, le toutou que l’on a acheté, je trouvais ça un peu injuste mais tellement vrai. Des rêves, je n’en manquais pas, et j’aurais bien voulu lui dire qu’elle était devenue la source principale et intarissable de mes envies mais je ne tenais pas à me couvrir de ridicule.

 

Je travaillais pour William depuis six mois pile. Ce soir-là, un vendredi 24 mai à dix neuf heures trente j’accompagnai Hélène à une soirée quand elle m’embrassa avant de sortir de la voiture. Que dire du reste ?

Une vie qui se multiplie de manière anarchique à travers chaque instant pour donner naissance à des univers superposés, différents les uns des autres. Hélène peuplait ces nouveaux mondes comme elle remplissait mon sang d’une ivresse effrayante. Il existait bien quelques rares instants de lucidité pour me demander comment et quand cela allait s’arrêter, mais ces moments-là, Hélène les devinait pour les broyer aussitôt avec l’arrogance de ses vingt ans.

Je connaissais les risques de cette situation d’autant que j’avais entendu dire que William destinait sa fille à Legoff et on ne plaisantait pas avec les desseins du patron.

Lorsque le conseiller personnel de Bonsard nous surprit un soir dans le pull-house du jardin dans une situation délicate, je compris à l'expression de son regard que les ennuis ne tarderaient guère. Comme à son  habitude, Hélène fit preuve d’un grand optimisme que je ne partageais pas. Elle pensait que c'était une occasion royale pour ne plus se cacher comme des gosses, et qu’il fallait assumer  notre passion. William se trouvait en voyage d'affaires à l'étranger ce fameux soir, mais ses ordres furent très vite appliqués à la lettre.

 

Deux jours plus tard, à six heures du matin, trois policiers débarquèrent chez moi avec un mandat. Je ne voyais pas vraiment de quoi on pouvait m’accuser mais je faisais confiance à l’ingéniosité des conseillers du père Bonsard pour me piéger. Tout en me priant de rester calme, on m’attacha avec des menottes au radiateur du salon puis les trois flics mirent à sac mon appartement. Il n’était pas bien grand mais rien n’échappa à la fouille. Matelas, placards, bureaux, ma petite vie fut d’abord passée à la moulinette puis au peigne fin mais je me consolais en songeant qu’ils ne pouvaient rien trouver de compromettant puisque ma vie à présent c’était Hélène et rien d’autre qu’Hélène. Pourtant, je n’ai pas honte de dire que la résignation l’emporta vite sur la colère parce qu’il y avait dans cet événement une vraie logique, un aboutissement des choses reprenant leur cours normal.

Puis l’un des flics sortit des chiottes en tenant au bout des doigts un sachet en plastique transparent bourré de poudre blanche.

A partir de là, tout s’est embrouillé, je me souviens juste que l’un des poulets avait qu’avec « ça », on allait m’offrir de longues vacances.

 

Le comble, c’est que l'absence d'Hélène s’apparenta à un douloureux sevrage, violent, permanent, à peine atténué par ses nombreuses lettres dans lesquelles elle jurait de m'attendre. Elle disait aussi qu’elle était prête à tout pour moi, elle énonçait des chapelets de promesses improbables que je me forçais à croire afin de ne pas sombrer. La croire ! Unique et ultime challenge, un défi de plus dans cet univers de fous. Pour l’instant, Hélène me procurait encore cette maigre protection, une fine pellicule d’humanité sur la peau chargée d’épargner ce qui pouvait l’être. Je devais m’abstenir de penser au dehors, aux saisons qui s’écoulaient, à la tête de Legoff, il fallait absolument m’extirper l'image du vieux revolver planqué dans la fosse de mon garage.

 

Deux mois avant ma libération, je reçu la dernière d’Hélène. Dès les premières lignes, elle m’annonçait son futur mariage avec Legoff, cash comme disait les détenus de la prison, avant d’insister lourdement pour que je n’essaie pas de la revoir ou même de la contacter au risque de mettre en péril sa propre vie et la mienne. Une signature courte et sèche clôturait la page blanche avant le post-scriptum du verso écrit au cordeau qui ressemblait à une mise à mort : « je sais que tu comprendras ». Mais quoi ? Je ne pigeais rien à vrai dire de ce charabia car j’évoluais depuis cinq ans dans un lieu où l’on se préoccupait plus de survivre que de comprendre. Ce morceau de papier était si délirant, si surprenant que ma réaction immédiate fût de relire la lettre. Je n’avais aucun doute sur son origine, l’écriture, le style, la lettre venait bien d’Hélène mais cette histoire ne tenait pas debout ou alors elle cachait quelque chose de plus complexe. Je cherchais un sens entre les lignes, un code discret qui m’aurait échappé. Et puis une autre hypothèse me vint à l’esprit. Je connaissais le pouvoir de destruction de William et sa clique, la haine de Legoff à mon égard, il était tout à fait possible que l’on ait forcé Hélène à l’écrire ce torchon pour m’achever juste avant ma sortie. J’étais usé par la prison, brisé sans doute mais je n’étais pas mort bien au contraire. Le plus dur était passé, il ne restait que deux petits mois à tirer, soixante jours dans ce réduit pourri avec l’assurance de voir bientôt la lumière toute proche. Retrouver Hélène me donnait l’assurance de revivre, de me nettoyer de toute cette merde que j’avais accumulée sur moi derrière les barreaux. William savait tout cela et cette manière de procéder, cette corrida morbide sentait l’empire Bonsard à plein nez.

A partir de là je n’ai plus compté les jours. Je passai mon temps à élaborer le plan parfait pour éliminer William et tant pis si cela entraînait des dommages collatéraux...

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Remise de Peine - 1  (nouvelles) posté le samedi 09 janvier 2010 18:12

Je ne sais pas quel est le mot exact pour exprimer ce que je ressens en ce moment. Peut-être qu’il n’en existe pas. Un effondrement me paraît assez juste, oui, c’est ça, un abattement à la hauteur d’une attente qui m’a tenu en vie. Quand on a étudié depuis deux mois le moindre détail d’un mécanisme précis, il y a de quoi en vouloir à cet impondérable qui a ruiné la précision de la machine.

Tout ça à cause d’un registre de condoléances posé sur une tablette recouverte d’un drap noir à gauche du portail métallique de la villa. Je n'arrive toujours pas à croire que William Bonsard est mort. A une époque, c’est le genre de nouvelle qui aurait dû m’apporter une petite dose de bonheur ou m’extirper un léger sourire. Je suis devenu minimaliste depuis quelque temps, sauf pour Bonsard. Il me prend de court une nouvelle fois, cet enfoiré, en ayant sabordé un plan sur lequel je planchais depuis des lustres.

Et ce n’est pas la lecture du livre qui va atténuer mes regrets. Il m’a suffit de découvrir les première lignes du registre pour retrouver de vieilles connaissances, que des proches du père Bonsard. Un véritable concentré de la pègre en col blanc de la ville est venu saluer une dernière fois monsieur William Bonsard, le grand manitou de la tribu, un requin dans un blazer blanc.

En première ligne je retrouve monsieur le maire évidemment. William finançait ses campagnes électorales et lui prêtait ses hommes de main pour faire le ménage dans les meetings des campagnes électorales. Les deux frères Picot, gâchettes attitrées de William qui régnaient sur les paris clandestins de la région. Et lui, Stephane Legoff, spécialiste des arnaques financières, incollable sur les paradis fiscaux. William lui doit une grande partie de sa fortune, et dans ce milieu, il existe toujours une compensation pour services rendus...

Un business qui pue la compromission, la trahison, la mort, et en prime, cette impunité qui place des êtres au-dessus des autres. N'importe lequel de ces types mériterait au mieux la perpétuité dans une cellule. Moi j’y ai passé cinq ans pour rien, mille huit cent vingt-cinq jours exactement à pourrir lentement derrière les barreaux. Manque de bol, c’est un de trop pour pouvoir te faire la peau, William.

 

Je venais de m’endetter jusqu’au cou pour l’achat d’un petit atelier de mécanique dans une bourgade quand je l’ai rencontré. Un soir de décembre, il se pointa dans mon garage. Il était dans une colère froide, le visage déformé par un rictus, les manches de sa chemise blanches imprégnées de cambouis. Il s’excusa presque pour me dire que sa Jaguar venait de tomber en panne tout près de chez moi. Certains types sont plus attachés à leur caisse qu’à leur famille parce qu’elles les font sortir de l’ordinaire. William n’avait rien d’ordinaire. Il paraissait dix ans de moins que ses quarante-cinq piges, des yeux sombres qui balayaient en permanence l’espace sur trois cent soixante degrés, un cou aussi large que la tête. C’étaient des raisons supplémentaires pour ne pas mettre les mains dans le moteur labyrinthique d’une Jaguar 12 cylindres de collection, avec des pièces de rechanges introuvables, mais son regard exprimait bien autre chose que le ton de sa voix, il m’évoquait un ordre que je ferais bien d’exécuter. Par chance, j’avais déjà touché de grosses berlines et la panne d’alimentation était un classique sur ce type d’engin. Je m’étais bien débrouillé et une heure plus tard, William me glissa trois gros billets en guise de reconnaissance ainsi que sa carte de visite : William Bonsard, gérant de sociétés.

 

Dans les semaines qui suivirent, il m’envoya des amis à lui pour des réparations plutôt compliquées. A travers ce défilé qui arrangeait mes finances, j’eus quand même le sentiment que le gars me testait, qu’il voulait voir vraiment ce dont j’étais capable avec tous les moteurs de la création. Et puis un jour, William vint me trouver pour me proposer un job que j’aurais eu du mal à refuser. En gros, il ajoutait deux zéro à mon chiffre d’affaire pour que je devienne son chauffeur attitré et que je m’occupe de son parc de voitures. Quelque chose me disait de ne pas m’emballer mais le crédit me suçait le sang et je n’avais rien pour me retourner si mon affaire tournait mal. William m’offrait la possibilité de conserver mon garage et le petit appartement qui se trouvait au dessus. J’acceptais le marché en songeant qu’une offre pareille ne se représenterait jamais.

Il me fallut peu de temps pour comprendre comment fonctionnait l’empire Bonsard. Derrière cet écran de fumée, se profilait la silhouette de William, un homme respecté, haut placé dans la ville, un intouchable qui évoluait en permanence à la limite des lois. Le talent de cet homme se trouvait là. Dans l’ascension du pouvoir il y a ceux qui dégringolent très vite du sommet, et les autres qui ont trouvé les astuces pour y rester. William faisait partie des malins.

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Remise de peine  posté le samedi 09 janvier 2010 18:10

Si cette nouvelle ne vous plait pas, ne paniquez pas, n'allez pas voir votre médecin. On peut réellement mener une vie normale sans aimer la bonne littérature.

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Encore une de passée  posté le dimanche 03 janvier 2010 14:31

Bonne année à tous

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